
Identifier les signaux d’alerte, comprendre l’emprise et nommer ce qui se joue dans ces espaces.
Comprendre violences et emprise
Qu’appelle-t-on violence spirituelle ?
On peut parler de violence spirituelle lorsqu’une personne utilise une pratique, une croyance, une tradition, une fonction de guide ou une autorité spirituelle pour exercer sur une autre personne un pouvoir qui porte atteinte à sa liberté, son intégrité, son discernement ou ses relations. La spiritualité elle-même n’est pas en cause. Ce qui pose problème est l’utilisation de la spiritualité comme moyen de domination, de contrôle, de justification ou de manipulation. Cela peut notamment concerner un professeur de yoga, un thérapeute, un responsable de communauté, un accompagnant spirituel ou toute personne bénéficiant d’une position d’autorité.
L’emprise : de quoi parle-t-on ?
L’emprise désigne un processus dans lequel une personne prend progressivement une place excessive dans la vie, les décisions ou le fonctionnement psychique d’une autre.
Elle peut conduire la personne sous emprise à :
– remettre systématiquement en question son propre jugement ;
– avoir peur de déplaire à l’enseignant ou au groupe ;
– rechercher constamment son approbation ;
– avoir du mal à dire non ;
– accepter des choses qu’elle aurait auparavant refusées ;
– s’éloigner progressivement de ses proches ;
– cacher certaines pratiques ou certaines informations à son entourage ;
– se sentir coupable lorsqu’elle exprime un désaccord ;
– penser que ses difficultés sont nécessairement dues à son propre manque de pratique ou de « travail intérieur » ;
– avoir peur de partir, de parler ou de poser des questions.
L’emprise ne repose pas nécessairement sur une contrainte explicite. Elle peut se construire par petites étapes : admiration, confiance, dépendance, isolement, culpabilisation, confusion des repères et diminution progressive de la capacité à dire non. Une personne peut donc se sentir mal dans une relation sans parvenir immédiatement à comprendre ce qui se passe.
Les signaux d’alerte
L’enseignant se place au-dessus de toute remise en question
Signaux possibles :
– « Tu n’es pas suffisamment avancé pour comprendre. »
– « Tu comprendras plus tard. »
– Les questions sont systématiquement présentées comme un manque de confiance ou de maturité.
– Le maître ou l’enseignant est présenté comme détenant une vérité supérieure.
– La tradition est utilisée pour empêcher toute discussion.
– Les erreurs ou contradictions de l’enseignant sont systématiquement justifiées.
– L’enseignant refuse de reconnaître ses erreurs.
– La critique est assimilée à un manque de respect envers la tradition, le guru ou la pratique.
Une relation de transmission saine permet les questions, le désaccord et la possibilité de partir.
Utiliser la spiritualité pour culpabiliser
Signaux possibles :
– attribuer systématiquement les difficultés d’une personne à son « ego » ;
– lui dire qu’elle manque de foi ;
– présenter ses limites comme un manque de pratique spirituelle ;
– utiliser le karma pour justifier ce qu’elle subit ;
– lui expliquer qu’elle doit accepter une situation parce qu’elle serait « nécessaire à son évolution » ;
– présenter la souffrance comme une étape obligatoire de son chemin ;
– lui faire croire qu’un refus, une limite ou une contestation constitue un obstacle spirituel ;
– utiliser des notions comme le détachement, l’acceptation, l’humilité ou la non-dualité pour empêcher une personne de poser ses limites.
La spiritualité ne doit pas servir à rendre une personne responsable de violences qu’elle subit.
Dévaloriser progressivement la personne
Cela peut prendre la forme de :
– moqueries répétées ;
– humiliations devant le groupe ;
– remarques sur le corps, l’apparence ou la sexualité ;
– critiques constantes de la personnalité ;
– comparaisons avec d’autres élèves ;
– alternance entre valorisation excessive et dénigrement ;
– retrait d’attention ou d’affection lorsqu’une personne désobéit ;
– présentation de la personne comme « trop sensible », « instable », « égocentrique » ou « pas assez spirituelle » lorsqu’elle exprime un désaccord.
Contrôler les relations
Signaux possibles :
– décourager les relations avec des personnes extérieures au groupe ;
– présenter la famille ou les amis comme des personnes qui « ne comprennent pas » ;
– considérer les personnes qui quittent le groupe comme mauvaises, faibles ou perdues ;
– demander de couper certaines relations ;
– créer une opposition entre « ceux qui comprennent » et « ceux qui ne comprennent pas » ;
– encourager une dépendance affective au groupe ou à l’enseignant.
Un enseignement spirituel ne devrait pas avoir pour objectif de couper une personne de ses proches ou de réduire son autonomie relationnelle.
Exiger une loyauté particulière
Signaux possibles :
– demander de garder certains comportements ou échanges secrets ;
– considérer le départ comme une trahison ;
– demander une fidélité personnelle qui dépasse la relation pédagogique ;
– attendre une disponibilité permanente ;
– considérer qu’un élève doit obéir parce qu’il a reçu un enseignement ;
– demander de défendre l’enseignant contre toute critique ;
– faire comprendre qu’une personne devra « choisir son camp ».
Recevoir un enseignement ne crée pas une dette de soumission.
Dépasser les limites physiques ou corporelles
Dans le yoga et les pratiques corporelles, une attention particulière doit être portée au consentement.
Signaux d’alerte :
– toucher une personne sans son consentement ;
– imposer une correction physique malgré un refus ;
– maintenir un contact physique après que la personne a exprimé son inconfort ;
– imposer une posture malgré une douleur ou une limite clairement exprimée ;
– présenter la douleur comme nécessairement bénéfique ;
– utiliser la position d’enseignant pour imposer des contacts intimes ;
– sexualiser la relation pédagogique ;
– faire des remarques sexuelles ou humiliantes sur le corps ;
– demander de se dévêtir ou d’adopter une tenue particulière sans justification claire et sans possibilité réelle de refus.
Le consentement doit pouvoir être donné, refusé et retiré à tout moment.
Sexualiser ou brouiller la relation enseignant-élève
Certains comportements sont particulièrement préoccupants lorsqu’ils sont présentés comme faisant partie de la « transmission » :
– propositions sexuelles ;
– messages à caractère sexuel ;
– confidences sexuelles imposées ;
– demandes de nudité ou de pratiques intimes sans cadre professionnel clair ;
– baisers ou contacts sexuels non consentis ;
– relations sexuelles présentées comme nécessaires à l’évolution spirituelle ;
– utilisation du statut de guru, d’enseignant ou de thérapeute pour obtenir une relation sexuelle ;
– présentation d’une relation sexuelle comme une « initiation » ou un « enseignement secret ».
La dimension spirituelle d’une relation ne supprime jamais le consentement.
Contrôler l’argent et les ressources
Signaux possibles :
– pression pour acheter toujours davantage de formations ;
– promesse d’un niveau spirituel supérieur en échange d’une somme d’argent ;
– pression pour faire des dons importants ;
– endettement encouragé au nom de la pratique ;
– manque de transparence financière ;
– travail gratuit présenté comme une obligation spirituelle ;
– exploitation de personnes comme main-d’œuvre au bénéfice de l’enseignant ou de la communauté.
Utiliser le secret et les « enseignements réservés »
Le caractère confidentiel de certains enseignements peut exister dans certaines traditions. Cela ne justifie toutefois pas :
– le secret destiné à empêcher une personne de demander conseil ;
– l’interdiction de parler de comportements problématiques ;
– la menace de conséquences spirituelles si elle révèle ce qui se passe ;
– la présentation d’un abus comme un « enseignement secret » ;
– l’utilisation du secret pour empêcher toute vérification extérieure.
Une pratique traditionnelle et une situation d’emprise ne sont pas synonymes.
Des phrases qui doivent alerter
Certaines formulations peuvent constituer des signaux lorsqu’elles sont utilisées pour imposer une autorité ou empêcher une personne de poser ses limites :
« Tu dois me faire confiance. »
« Ton ego t’empêche de comprendre. »
« Si tu pars, tu vas perdre ton chemin. »
« Tu n’es pas assez avancé pour comprendre. »
« Tu dois dépasser tes limites. »
« Si tu souffres, c’est que tu as quelque chose à travailler. »
« C’est ton karma. »
« Tu ne dois pas écouter les personnes extérieures au groupe. »
« Si tu me respectais vraiment, tu accepterais. »
« C’est une transmission que tu ne dois pas remettre en question. »
« Ce que nous faisons ici ne peut pas être compris par les autres. »
Aucune de ces phrases, prise isolément, ne permet de conclure à une situation d’emprise. C’est leur contexte, leur répétition et leur fonction dans la relation qui comptent.
Ce qui distingue une relation d’enseignement saine d’une relation d’emprise
Dans une relation saine, il est possible de :
– poser des questions ;
– exprimer un désaccord ;
– dire non ;
– interrompre une pratique ;
– demander une explication ;
– conserver ses relations extérieures ;
– consulter d’autres enseignants ;
– changer d’école ou de pratique ;
– garder sa vie privée ;
– demander des informations sur l’argent ;
– signaler un comportement qui met mal à l’aise ;
– quitter le groupe sans être humilié ou menacé.
L’enseignant peut avoir une autorité pédagogique sans avoir autorité sur l’ensemble de la vie de l’élève. Une relation de transmission peut être profonde sans devenir une relation de possession.
Attention à ne pas confondre autorité, exigence et violence
Toute exigence n’est pas une violence. Un enseignant peut poser un cadre, corriger une pratique, refuser certains comportements, transmettre une discipline ou rappeler les exigences d’une tradition.
Ce qui doit être observé, c’est notamment :
– la possibilité de refuser ;
– le respect des limites ;
– la proportion entre le comportement demandé et le cadre de pratique ;
– la transparence ;
– la possibilité de poser des questions ;
– l’absence de représailles ;
– le maintien de l’autonomie de la personne.
Le respect d’une tradition ne nécessite pas la soumission à une personne.
Si vous vous reconnaissez dans plusieurs de ces situations
Vous n’avez pas besoin d’attendre qu’une situation devienne extrême pour prendre votre malaise au sérieux.
Vous pouvez :
– en parler à une personne extérieure au groupe en qui vous avez confiance ;
– noter les faits, les dates et les échanges importants ;
– conserver les messages ou documents pertinents ;
– demander un avis extérieur ;
– prendre de la distance avec l’enseignant ou le groupe ;
– consulter une association spécialisée dans les violences ou les phénomènes d’emprise ;
– rechercher un accompagnement professionnel lorsque cela est nécessaire.
Vous n’avez pas à déterminer seul ou seule si ce que vous avez vécu constitue juridiquement une infraction ou une violence. Vous avez le droit de poser une limite sans avoir à la justifier par votre niveau spirituel. Et vous avez le droit de quitter une relation, un cours, une communauté ou une pratique qui ne vous convient plus.
Ressources
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